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Article n°6 #: formules pour lâcher habitudes et conditionnements

Certains moments méritent toute votre attention :

La côte Écossaise étant très découpée, les Écossais ont depuis des siècles construits de nombreux ponts qui permettent de raccourcir les trajets.  Le Tay Road Bridge trace un axe direct pour rejoindre la province de Dundee.  Nous en profitons pour quitter l’Est du pays, bordé par la traditionnelle et très empruntée route touristique, préférant une voie centrale, que nous imaginons être une alternative plus originale. 

Je verse une nouvelle fois dans la comparaison, et je remarque, comme certains mécanismes ont le contrôle de ma pensée, car sans même l’avoir décidé, les repères dont ma cervelle n’arrive pas à se passer ressurgissent sous forme de souvenirs ou de sensations. Alors que la côte Est me renvoyait dans les années soixante-dix au coeur des côtes du Nord, ce nouveau paysage m’évoque plutôt le Canada, où je ne suis pourtant jamais allée.  Je sonde de façon plus approfondie ce mécanisme subconscient et remarque que cette tendance à systématiser la comparaison, n’est autre que le garant d’une sécurité dont j’ai besoin malgré moi. Les lieux se fondent en stéréotypes connus ou fantasmés et cela me rassure.  Peu avouable comme travers, pour quelqu’un qui se prétend néo-baroudeuse ! 

Pour autant, une sorte de bien-être m’enveloppe instantanément en traversant ces jeunes montagnes, et portée par le ruissèlement des rivières.  Je m’avoue vaincue, encore une fois je ne peux m’extraire de ces pensées qui jouent leur rôle pleine balle, me mettant à rêver avec naïveté.  En ces lieux, et à coup sûr, d’autres vivent heureux et sereins.  Je les imagine, pêchant à la mouche dans la rivière tourmentée par le courant, fouettant l’eau avec le leurre, lui-même fixé à un indicible fil seulement trahi par le reflet du soleil.  Le saumon ramené au foyer devient le liant de la soirée, et ramène l’homme dans ses plus primaires retranchements :

« Moi avoir chassé bête et nourrir femme et fils, ainsi chef de clan donne bonheur à famille ».  

Les versants sont totalement couverts de sapins, dont seules les cimes dansent avec les turbulences de l’air.  Le soleil inonde franchement la nature, la faisant plus verte qu’en réalité et comment le dirais-je autrement ?  Nous sommes bien. 

Ballater nous accueille chaleureusement. C’est une petite commune située dans le parc des Cairns Gorms, réputée pour offrir de multiples possibilités d’activités de plein air.  Tout est si vaste et si différent de ce que nous avions vu précédemment que l’on imagine bien être ici dans un nouveau monde.  Le capitaine et moi sommes enchantés, et je me délecte de cet instant où le silence n’existe que par notre quiétude commune. D’une certaine manière ce bien-être nous rendait graves. J’aurais pu pleurer si je m’étais laissée aller. J’aurais pu. Aurais-je dû ?

Nous choisirons l’unique camping de la commune, qui nous fera place chaude deux jours entiers.  Les espaces sont parfaitement délimités par un tapis de gros gravier, ce qui nous évite la boue en cas de pluie.  Pressentant les bonnes nouvelles, je me précipite aux douches pour en vérifier la fraîcheur.  Les sanitaires sont neufs, lumineux, chauffés, ventilés !  Ma stupéfaction grandie encore quand j’entre dans une cabine de douche : au moins sept mètres carré de surface au sol ont l’unique et seule vocation de me laisser les coudées franches : un véritable patio.  De plus, un petit banc est prévu, pour y poser mes affaires, m’y asseoir, méditer,…Enfin ce que je veux !  Halleluja ! Et une autre chose à peine croyable : une patère à sept crochets solidement vissée à la cloison, facilite encore la manœuvre.  

Sept crochets !  C’est à peine si j’arrive à y croire.  

Cliquez sur l’image pour en savoir plus

La douche à l’Italienne entièrement carrelée, donne une note d’élégance à l’ensemble.  Je teste le mitigeur rapidement, et constate que la pression est excellente, ce qui est assez rare pour le noter, et que l’eau est parfaitement chaude.  Mes cheveux pourront ainsi être rincés en profondeur !  Ce n’est qu’en sortant que je remarque, disposée devant la porte de la douche, une petite boîte pour y déposer mes chaussures avant de pénétrer dans le patio.  

Je devine être tombée au cœur de l’Éden, un petit camping familiale.  D’ailleurs, il réunit surtout des randonneurs de tous horizons.  L’ambiance est saine et conviviale, les gens mangent tôt le soir, sans négliger l’incontournable petite bière, et se lèvent vite pour profiter au maximum de la clarté et de la chaleur du soleil.  Nous ferons de même.  

Le trajet depuis Saint Andrews avait duré deux heures, et Robin avait eu tout le loisir de déverser le contenu de son sac de jouets sur la banquette :

–     Robin, tu ranges tes jouets dans le sac s’il te plaît ?

–     Nan.  Je le rangerais plus tard.  Dit-il en courant vers la petite structure de jeux tout en bois.  D’autres petits Angelots s’y amusaient déjà et je n’insistais donc pas. Les enfants de sept ans n’obéissent pas toujours du premier coup. Il faut le savoir.

♠  #Evite-mon-écueil : Parfois il vous faudra insister, parfois il faut lâcher l’affaire…

C’est toujours les mêmes, et alors ?

Le capitaine et moi échangeons un regard qui en dit long sur notre complicité. Toute parole eut été superflue, même un son aurait été de trop. Nous nous préparons donc intérieurement chacun de son côté, et intégrons tout ce qu’il nous reste à faire.

  • Ranger,
  • préparer le repas,
  • manger,
  • se récompenser sous la douche chaude,
  • se coucher. 

Hardie, j’entame le rangement, alors qu’Adam revêt sa peau de mammouth, prend son coutelas et va tailler du bois d’arbre pour faire un feu et cuire le gibier chassé à main nue.  C’est du moins ce que j’ai pensé à priori, le voyant « prendre le gauche » : 

–          Où vas-tu ?  Demandais-je tout de même, vérifiant ma théorie

–          Je vais voir s’ils ont du WIFI à l’accueil ! dit-il ayant déjà laissé entre nous une distance de sécurité de six mètres. 

#Evite-mon-écueil : Ainsi naquit mon dicton personnel : « Une phrase courte vaut mieux que deux tu devineras »…

Sans réfléchir à l’ampleur de la tâche, je me mis au travail. Lorsqu’une montagne est à gravir, ne jamais commencer par se poser la moindre question : Le faire c’est tout.  Sinon, la simple question se transformera en d’autres questions qui s’installeront en moi comme un parasite ayant trouvé son hôte.  Puis mon cerveau, ce fainéant, plongera directement dans la zone W, ouvrira le tiroir « tâches », dossier « les cents meilleurs prétextes quand on n’a pas envie de faire quelque chose ».  Je ne suis pas sans savoir qu’une fois arrivée à ce stade, ce satané prétexte deviendra mon meilleur ennemi et me taraudera à chaque pas.  Il m’habitera totalement, reclus au fond de moi-même, et transformera chaque geste en travaux d’Hercule, anéantissant par la force toute volonté et le moindre espoir de bien-être.

♠  #Evite-mon-écueil : Si une pensée provoque en vous une émotion désagréable ou négative, un conseil : Ecoutez-là, laissez-là passer et ne la poursuivez pas.

Cette nécessaire mise au point me fait prendre le recul suffisant, je barre donc la route à la perfide mécanique et enclenche tout de suite le plan « B » que je tire des techniques méditatives : je me concentre sur ma respiration.  Mon cerveau ainsi court-circuité à la faveur d’un réflexe ancestral peut vaquer à d’autres occupations et cesser de me démoraliser. J’ai juste fini de ranger les jouets du petit, lorsque qu’Adam revient :

–          Ils ont du WIFI gratuit !  C’est génial !

–          Ah Oui !  Dis donc !  Chance…Répondis-je . Je plisse les yeux.

–          Je vais me doucher et j’entraîne Robin avec moi comme ça, ça sera fait ! 

Immédiatement traduite, sa phrase résonne plutôt comme un « J’ai pas envie de me lancer dans le rituel des préparatifs puisque tu t’en charges avec bonhommie, je vais plutôt me détendre sous la luxueuse douche qui sera elle-même ravie de m’offrir chaleur et volupté».  Cette fois-ci, je suis magnanime, et ne pipe mot. 

Lorsque le chapeau toit de Margareth est levé, et lorsque personne n’occupe le lit supérieur, nous avons la possibilité de pousser le plafond capitonné vers le haut. L’espace ainsi gagné me permet de me tenir debout pour cuisiner, et le salon se transforme en Cathédrale ! Alléluia ! La table de camping est sortie dehors puisque les nuages ne nous ont pas suivis, et je prends pleinement conscience de l’immensité qui m’entoure.  C’est ce moment que choisit ma cervelle pour solliciter soudainement une zone perdue dont j’ai oublié le nom.  En tout cas, s’y trouve un tiroir tout poussiéreux, que je n’avais pas activé volontairement : le tiroir « Z_Z ». 

Fut-il nécessaire de préciser que certaines zones ont énormément de tiroirs, et qu’après le tiroir Z il n’y a plus de lettres disponibles. En somme, tout être normalement constitué dispose d’une suite logique de tiroirs.  Après le Z arrive le tiroir A_A, puis le A_B etc...Donc, le tiroir Z_Z, le dernier de la zone binaire, est celui des choses qui entrent en moi, malgré moi.  
Schéma zone cerveau très simplifié

Il fait ici remonter le slogan d’une vieille publicité « le luxe, c’est l’espace », dont le ridicule me faisait à l’époque lever les yeux au ciel et m’enfoncer les doigts dans la gorge pour vomir devant ce ramassis d’idiotie que l’on s’efforçait de me faire entendre.  Mais aujourd’hui, « ça fait sens » comme disent les Londoniens « trendy-casual ».  Ils sont forts ces gens du marketing quand même !  Le luxe ce n’est pas un besoin mais ça apporte du bien être ! Le superficiel n’est donc pas toujours si inutile : encore une idée reçue que je peux bannir de ma cervelle et de celle d’Adam aussi.  Le bonheur ne va pas m’échapper longtemps, l’étau se resserre.  Contente de cette configuration, je me mets à rire de ce souvenir qui n’a rien à faire là et je décide d’ouvrir une petite bière Écossaise, c’est-à-dire une cannette de cinquante centilitres.  À quelques centimètres de moi j’attrape mon téléphone et enclenche l’application « calculatrice ». J’ai soudainement quelque chose à vérifier : la bière = douze pour-cent de mon volume de sang ! Je suis assez nulle en maths ou alors géniale. Dans les deux cas, ce n’est pas bien grave : il n’y a pas de risque ce soir.  La préparation du repas s’en trouve réellement facilitée, je prends mon temps et une petite gorgée de l’amer breuvage entre chaque mouvement.

–          Qu’est-ce que tu fais ?  Me demanda Adam alors avec la gêne caractéristique de celui gagné par la honte lorsqu’il surprend sa compagne qui rit toute seule.

–          Rien… J’ai fait le repas… Répondis-je avec toute la mauvaise fois que j’avais sous le pied et l’air tout à fait sobre. 

Malgré tout, il ne pouvait pas opposer grand-chose puisque effectivement, le repas était prêt !  Salade de tomates et morceaux de comté découpés en cubes, le neuvième Steak haché de la semaine, et encore cette purée en flocons.  Je reste confiante, l’apéro effacera l’aspect redondant du menu. 

Coup de bol ! La surprise vous étreint :

Seule ombre au tableau, l’Angelot avait refusé de mettre les pieds sous la douche, et refuse également de venir partager cet excellent repas, préférant rester avec ses nouveaux camarades.  

Cette provocation nous semble tout à fait délibérée et nous met hors de nous. Si ça se trouve il faisait cela pour nous provoquer. Pour se faire remarquer. Pour que nous l’abreuvions encore de nouvelles preuves d’amour ! Nous lui demandons un petit travail, qui au-delà de nous aider dans nos tâches, lui confère une responsabilité, ce qui doit théoriquement l’aider à grandir.  Mais le petit Lord refuse tout net sans même nous donner l’ombre d’une excuse valable ou pas.  De là, la pression monte, car ce faisant, notre légitime et sacro-sainte autorité parentale est reléguée au second rang.  C’est insupportable, ce en quoi nous avions toujours cru s’effondre en deux secondes :

#Evite-mon-écueil : Ne pensez pas cela de manière irrévocable « Les enfants sont de petits êtres fragiles qui n’ont comme seul repère que leurs parents, à qui ils obéissent inconditionnellement »..

Donc l’énervement qui s’en suit est sans appel et s’accompagne de la traditionnelle chanson que nos propres parents nous entonnaient déjà : 

  • « Ce n’est quand même pas lui qui décide ! »,
  • « Nous sommes ses parents, il va nous entendre !»,
  • « Il va voir de quel bois je me chauffe ! »

et reprenant notre éternel cheval de bataille par la peau des fesses, nous reprenons le dessus bien évidemment.  Mais cette fois-ci, attisant notre curiosité, les enfants vont réussir à nous convaincre du contraire.  Une minute d’observation pour se rendre à l’évidence : leur candeur nous dépassait. Une dizaine de gamins, ne parlant pas la même langue, auraient pu se contenter de jouer chacun de leur côté, ou de se regrouper par affinité linguistique ou vestimentaire.  Mais l’improbable se déroulait sous nos yeux, ils avaient réussi à se mettre d’accord sur les règles d’un jeu du loup, le loup étant celui qui portait sur lui la couleur claironnée par le loup précèdent.  Et tout cela en anglais !  En allemand, néerlandais, ou finnois sans que cela ne gêne outre mesure.

À ce moment-là l’humilité me gagne, leur spontanéité ayant eu raison de moi. En même temps, la culpabilité m’envahit tant je m’en veux d’avoir voulu le ramener avec autorité, je me sens prisonnière de mes méprisables petites manies.  Si je n’y prends pas garde, ces habitudes me reviennent en pleine face, tel un boomerang qui obéit à son imparable trajectoire.  Comme un réflexe, elles se déclenchent mécaniquement, avant même que ma fainéante petite cervelle n’ai eu le temps de dégainer sa raison.  Nous nous écartons discrètement de leur espace, laissant leurs cris de joie transpercer la nuit qui tombait.

Nous nous levons généralement assez tôt.  Ce matin-là ne fit pas exception à la règle.  Les premiers rayons solaires soulèvent mes paupières à sept heures, et maintenant tout le monde le sait, mon heure, c’est aussi l’heure du reste de la troupe et personne ne tente de résister, d’autant plus que le beau temps va nous permettre de faire de belles balades.  La table de camping était restée à l’extérieur pendant la nuit, et le petit-déjeuner est vite pris.  Pas de consultation météorologique non plus aujourd’hui, le soleil est là, il ne nous fera pas l’affront de nous laisser tomber.  Soyons fou. 

Après avoir déficelé les deux tendeurs, la double sangle, la corde et l’antivol, Adam pourra descendre les trois vélos du hayon arrière.  Qui soit dit en passant, dispose d’une fixation antivol intégrée de série, mais dont nous avons oublié la clef chez nous (Je n’ai pas envie de m’étendre sur les raisons mais disons que cela pourrait avoir un vague lien de parenté très éloigné avec une chose appelée : manque d’organisation).

♠  #Evite-mon-écueil : Evitez d’oublier des clefs, c’est ch**.

En bons touristes baroudeurs avertis que nous sommes devenus, nous décidons exceptionnellement d’utiliser Internet pour trouver le point de départ de notre balade.  Mais ce jour-là, la connexion sur le téléphone du capitaine refuse de fonctionner pour une raison qui nous échappe à cet instant. Volte-face : nous crânons ouvertement comme des adolescents, et partons bille en tête, trouver l’office du tourisme de Ballater, histoire de se convaincre qu’internet est décidément inutile et superflu pour des vieux routiers comme nous. Faisons cela à l’ancienne, et allons chercher des plans gratos.  

À notre arrivée, un gigantesque panneau annonce tout de suite la couleur ici : wifi gratuit.  En fait, un véritable piège à mouches pour touristes.  Et selon la loi physique à laquelle nous n’échappons pas :  H+B=D3pR comprendre :  « Habitude + Besoin = désactivation du processus de réflexion » notre conditionnement refait surface sans pudeur, et le capitaine se met à chercher pourquoi sa maudite connexion internet cellulaire ne fonctionne plus. Me déléguant ainsi la recherche des informations qui vont nous mener dans les bons sentiers. Nous ne sommes pas exigeant, une randonnée d’une heure ou deux suffira amplement.  

La charmante sexagénaire qui accueille les touristes est absorbée par sa tâche informatique.  Son ordinateur ne semble pas de toute première fraîcheur non-plus, vu l’écran des années quatre-vingt à tube cathodique. Elle est immobile, le clignement des yeux étant visiblement prohibé par le stress, le larmoiement est inévitable. Je n’ose l’interrompre tant la tension est palpable et contagieuse, d’autant que mon anglais plus qu’approximatif risque de la vexer.  Ou bien, est-ce moi qui ai peur ?…  Je m’aventure timidement :

–          Sciouz mi ?

Elle reste figée comme un animal empaillé et son visage est bleu à cause de l’écran.  Je ne faiblis pas :

–          Excusez-moi, madame ?

Cette fois, j’ai bien vu, elle a bougé.  M’envoyant son regard furtif, puis reviens à son écran.  Lorsque qu’un petit son s’échappe de sa bouche :

–          « Mo ent »

Je comprends qu’il me faut me tenir à carreau, et patienter un instant qu’elle achève sa tâche.  À moins que cela ne soit l’inverse, et que ce soit sa tâche qui ne l’achève ?  Elle reprend :

– Oui ? 

Puis repart dans son écran comme un élastique décidément bien résilient.  Je n’ai pas eu le temps de répondre.  En tout cas, cela me laisse un temps de réflexion d’ophtalmologiste aguerri : pas étonnant que ses lunettes soit si épaisses, à force de fixer et de ne pas cligner, sa rétine doit être grillée jusqu’à l’os. Et je reprends dès que l’occasion se présente : 

–          Je voulais savoir, si…

Elle m’interrompt, et je comprends ceci : « Moment, finir, heure. » Je comprends surtout que si elle se décide à me parler, je ne vais rien comprendre à ce qu’elle va me raconter, car elle n’a visiblement ni le temps, ni l’envie de faire des ronds de jambes à tous les étrangers qui se présentent à son guichet aujourd’hui.  La confusion me gagne lorsque j’envisage l’hypothèse de partir en douce, prise entre ce que la politesse ne permet pas de faire, et Adam que je risquerais de décevoir quand il se rendra compte de la supercherie.  Après tout, il compte sur moi cette fois-ci, et je me sens redevable depuis Saint Andrews … 

Elle reprend et se lance dans l’explication de ce qui retient toute son attention.  Un monologue de vingt minutes durant lequel j’ai intercepté trois mots.  Pas un de plus.  La panique avait bloqué tous mes transistors, impossible de communiquer et de relancer le signal électrique, je suis pétrifiée pour cette chose si stupide. Tant pis, ce n’est sûrement pas elle qui va dérouter une dure à cuire comme moi, je fais donc ce que le commun des mortels fait dans ces cas-là : je simule la compassion, laissant penser que j’ai parfaitement entendu son désarroi :

–          Ah !  Oui bien sûr je comprends.  Répondis-je.

Adam jette un œil en ma direction et comprend tout de suite la situation. Grand seigneur, il arrive à ma rescousse.  Le capitaine, dans son anglais ciselé, lui demande des cartes pour faire une balade.  Sans que nous ayons précisé quoique ce soit de plus, elle prend un air magnifique et répond :

–          En gratuit ?  Je n’ai que ça.  Dit-elle.  

Elle nous tend un prospectus avec un plan très imprécis.  Et enchaîne sur les plans payants.  Sinon il y a celui-ci et ça, et elle se met à déballer des dizaines de plans, Adam a du mal à la stopper, mais heureusement, attirée par la bruyante pendule, elle repart brusquement à son bureau pour reprendre sa tâche qui, doit être chronométrée. Mais ne donne aucune explication.  Nous croisons nos regards interrogateurs :

–          À tous les coups, elle est sur Warcarft. Plaisante Adam

En toute bienveillance, nous rions à son insu, égarés dans ce bref moment de complicité.  De son côté, elle redevient bleue et figée.  Adam excédé prend la tangente, et me propose d’y aller vite fait, il était parvenu à réparer la connexion internet de son téléphone, qui avait un « truc » qui aurait aussi bien pu m’être expliqué en anglais.  Il chope à la volée le prospectus, histoire de repartir avec le trophée.

Nous choisissons l’un des trois parcours proposé par le petit prospectus.  Celui balisé en rouge, propose une balade d’une heure et demie avec un bon dénivelé. Comme je m’en doutais, Internet n’est pas d’une grande aide car les entrées de sentier ne sont pas précisées. Seul le bon vieux plan en papier va nous sortir de ce labyrinthe.  Malgré tout, en y regardant de plus près, nous découvrons qu’il n’est finalement pas si détaillé, et l’entrée du sentier se fait désirer.  De plus, allez savoir pourquoi, le sentier balisé en rouge sur le plan, est balisé violet sur les piquets d’indication.  

#Evite-mon-écueil : Si une telle pensée vous vient en tête, ne doutez jamais de votre intuition : « De quoi semer le doute ou de quoi acheter un plan payant ».

C’est une randonnée qui nous mène au sommet d’un mont, haut de quatre cent mètres dont le sentier chemine en pleine forêt.  Le dénivelé est effectivement assez fort, mais impossible de s’ennuyer tant la végétation est foisonnante.  Elle varie en fonction de l’azimut où nous nous trouvons.  Les sapins se mêlent aux chênes en surface, les mousses et les fougères occupent l’étage du dessous.  Nous croisons d’autres randonneurs Suédois qui cueillent des baies de cassis sauvage, avec lesquelles ils agrémenteront le muesli du matin.  

Une fois au sommet, nous réalisons que le jeu en valait réellement la chandelle. Nous dominons la vallée et sommes conquis par la majesté des lieux.  Tout en bas, le serpent formé par la rivière sépare les montagnes couvertes d’arbres.  Le flan des collines offre une situation idéale à la petite ville de Ballater qui forme une excroissance naturelle à la montagne. Ces paysages ont traversé les âges et me ramènent à mon insignifiante condition d’être humain, une poussière suspendue à sa ridicule échelle du temps.  Ici tout peut s’arrêter.  C’est ce que nous faisons pour avaler les sandwichs qui nous attendaient dans le sac à dos.  Je me sens en phase avec l’endroit qui me transmet son calme. C’est curieux comme l’apaisement semble être une sensation personnelle, qu’on ne peut ni transmettre ni vraiment expliquer. Personne ne peu comprendre ce que je ressens à cet instant précis et pourtant je pouvais lire dans le regard d’Adam que quelque chose de similaire se produisait en lui. 

La descente est rapide et nous regagnons nos vélos pour flâner dans le village.  Détendus, nous vaquons au hasard des rues, des boutiques pour randonneurs et campeurs et faisons une halte dans un charmant salon de thé finement décoré comme un chalet nordique. Ce n’est qu’en fin d’après-midi, que je m’arrête dans l’une de ces épicerie fine dont j’ai toujours le chic pour trouver la meilleure adresse, avec la ferme intention d’y acheter le sacro-saint breuvage local, le graal du touriste en écosse : du whisky.  

L’ambiance me plonge tout de suite au cœur d’une scène Hitchcockienne.  Une vieille boutique, très sombre, aux lames de parquet grinçantes.  Non-jointives, elles laissent passer les gros grains de saleté ne laissant derrière eux qu’un vaporeux nuage de poussière fine.  Ce petit tas alors formé en sous-sol, s’écrase par apesanteur sur le probable squelette de l’arrière grand-mère ultra névrosée, qui a sûrement été violemment assassinée par son propre fils, ou son chien…  Levant le nez, je vois que quelques étagères supportent des bocaux de conserves opaques, disposées en alignement mégalithique.  Je devine alors que le chaland a déserté l’endroit depuis longtemps. Légèrement au-dessus, un détail permet d’apporter la touche finale à cette décoration résolument moderne, le clou du spectacle : un renard empaillé, plus gris que roux, grâce à la colonie d’acariens qui l’habille désormais. À quoi pouvait bien penser ce pauvre renard lorsqu’il a été surpris par le fusil de son bourreau ? Quelque chose comme : « Ah ! Merde ». 

La tenancière ne pouvait pas trouver meilleur moment pour claquer violemment le volet coulissant de son étal à fromage, ne laissant ainsi aucun doute sur la clarté du message délivré.

– Vous fermez peut-être ?  Dis-je en sursautant.

– Oui, me répondit-elle avec un sourire large moins trois dents   Il est moins cinq. 

Je prends mes jambes à mon cou dans un visible soulagement.  Tant pis pour le Whisky.  J’espère que j’en trouverais ailleurs !

Les degrés descendent aussi vite que le soleil, et nous accordent dix minuscules petits grades Celsius.  Enfourchant nos montures, nous regagnons le camping.  Un petit détour par l’accueil nous permet de prendre connaissance de la très grande source de documentation sur les sentiers de randonnée alentours, gratuitement mis à disposition.  L’office du tourisme n’a qu’à bien se tenir, mais les baroudeurs doivent, malgré eux, concéder à l’image du routier à qui « on ne la fait pas », une autre image bien moins flatteuse.  Il faut bien l’avouer, omettre de demander des renseignements à l’accueil du camping s’avère être une erreur de débutant, catégorie manque de stratégie.  Prenons-en de la graine et engageons-nous dans la seconde partie de la soirée : la préparation du dîner ! Ce soir-là, aller au restaurant nous est apparu comme une évidence.  D’abord parce que nous en avions repérés un lors de notre promenade, puis aussi parce que nous sommes séduit par le confort du service !  Rien que l’idée de nous lancer dans une nouvelle danse dans le Van nous rebute.

Persistez toujours, poussez un peu plus loin vos limites

À notre grand étonnement, à vingt heures, beaucoup de portes de restaurant se ferment à notre arrivée.  Délit de faciès, ou horaires trop tardif ?  L’ unique restaurant de la ville encore ouvert (que nous trouvons par hasard alors que la conviction nous avait lâcher) est bondé. Contre toute attente ils nous acceptent :

– Asseyez-vous, prenez un numéro sur la table, et venez commander au comptoir ! Hurla l’hôtesse super-affairée.

Nous sommes très surpris de l’ambiance du lieu ! La serveuse navigue entre les gens comme une voiture de rallye dans une course de côte, son aisance est belle à voir.  Son plateau, posé en équilibre sur sa paume, déborde de bières fraîches à la mousse voluptueuse.  Elle sait aussi remettre les gaz après une perte de vitesse et renégocier sa trajectoire dans les virages à risques.  Les obstacles mouvants constitués par les clients ressemblent à ceux d’un jeu vidéo auquel elle aurait souvent joué, niveau neuf sur dix au moins.  En même temps qu’elle répond aux questions, demandes, blagues et autres rires caverneux, son plateau vacille sans jamais laisser la moindre goutte s’échapper.  En somme, elle exécute plus de trois choses à la fois dans une synchronisation parfaite, et avec le sourire !  Ce qui peut constituer un véritable exploit pour certain, sans viser personne en particulier bien entendu. La procédure de survie en plein rush a été suivie à la lettre, et nous nous sommes repus du meilleur Haggis d’Écosse ! Même si notre Angelot lui aura préféré son dixième steak haché de la semaine.  

De retour au camping, Margareth nous attend sagement, prête à nous accueillir pour la nuit.  Il nous faut tout de même préparer les lits et ce soir, puisque nous baignons dans le bonheur, nous amputons franchement le processus de préparation des chambres. Le toit est certes levé pour Robin, mais la mousse qui fait office de sur-matelas pour le lit du bas reste pliée à sa place.  Nous dormons à même la banquette, dans les duvets, sans extravagance.  La journée du lendemain s’annonce ensoleillée. 

Le lendemain matin, je me lève, le dos carré et les épaules luxées, certains autres muscles ont sûrement été découpés à la serpe. C’est en fait ce qui me vient à l’esprit, lorsque mon capitaine me demande de qualifier la nuit passée.  En retour il me répond :

–          C’est bizarre, moi, ce sont plutôt les cervicales en compotes.

Pas besoin d’un dessin, lorsqu’on baroude et qu’on a plus de quarante ans, le sur-matelas est un équipement de survie.  Heureusement, il y a le petit-déjeuner qui arrive ! Cela active nos muscles, qui se réchauffent au passage, effaçant les douleurs.

Nous partons pour la journée sillonner un sentier cyclable le long de la rivière Dee.  C’est en ce jour mémorable que l’un de mes stéréotypes préféré rencontre une nouvelle fois la réalité, donnant vie à de formidables paysages.  Les sapins de Douglas, sorte de géants de la famille des pinacées, recouvrent des kilomètres de vallée et l’habituelle quiétude des espaces naturels règne en maître.  Nous approchant de la rivière, en fond de vallée, l’écoulement tumultueux de l’eau se mêle au gargouillis des oiseaux. Je n’existe plus.  Je pose sans y penser mon vélo sur la façade du petit refuge en bois, pour observer les pêcheurs à la mouche tout prêt à attraper le frétillant saumon.  Revenant à moi, je vois mon fils et mon capitaine dans le même état de transe et comprends que le cadeau est plus gros encore lorsqu’il est aussi inattendu qu’inespéré.  

La balade est ponctuée de rencontres d’amoureux de la nature, de pêcheurs mais aussi de kayakistes et de randonneurs, tous venus se remplir les yeux et les poumons de la pureté des lieux. L’ivresse s’était emparée de moi. Et alors ? Est-ce que cela change la beauté du lieu ?

C’est ainsi que ce périple de deux jours en centre Écosse s’achève, les batteries pleines, prêtes à se décharger à la prochaine manipulation logistique. Nous devons maintenant continuer notre aventure, cap plein nord, vers un petit village de pêcheurs. 

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

CONCLUSION :

Article n°6 # Une formule pour lâcher Habitudes et conditionnements

  1. Sachez focaliser votre attention devant les bonnes occasions
  2. La routine, ça se dé-mentalise
  3. Bonne nouvelle : La surprise court plus vite que vous !
  4. Le bonheur est peut-être à 2 minutes de votre limite
 

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